Ces notes de réflexion personnelle sont écrites au présent de l'indicatif afin de faciliter leur rédaction rapide.

Elles se présentent donc, à tort, comme des affirmations, alors qu'elles ne sont en réalité que des doutes actifs.


01/03/2026

Premières notes rapides sur la mémoire

Deux hypothèses extrêmes

1. Objectivité informationnelle. La mémoire est un stock de données et deux individus doivent parvenir à un accord sur le contenu si les conditions psychologiques et sociales d'objectivité sont obtenues.

2. Contextualité processuelle. La mémoire existe en tant que nous la mobilisons. Toute mobilisation est contextuelle et modifie le contenu. L'acte de se souvenir modifie le contenu du souvenir.

Cf deux individus ayant vécu ensemble une même situation ont tendance à diverger de plus en plus, au fur et à mesure que le temps passe, si la narrativité commune n'est pas entretenue.

Quelques difficultés à prendre en compte

1. Situations et vécus psychologiques sont complexes, ont de nombreuses faces et strates. Or les narrations et interprétations sont grossières, schématiques : elles sont structurées dans un contexte de prise de décision et d'un besoin de normalisation des discours, des pratiques et des imaginaires. Notamment, l'assertivité identitaire (individuelle ou collective) semble inadéquate aux processus mnésiques. Narration et interprétations sont des médiations, elles ne représentent pas le réel brut (sans même parler de vécus irréprésentables, en sur-excès, ou donnés sur le mode de l'oubli, etc.).
Problème : les narrations sont elles-mêmes le mode de présentation par défaut du souvenir.

1.bis. Occultations et évitements sont présents chez autrui, chez nous et dans les groupes sociaux. Ce ne sont pas seulement des failles, mais des opérations cognitives qui structurent le dicible et le représentable en tant que tels, tous deux étant soumis à des procédures de censure, schématisation, temporisation...
Cadre hypothétique proposé : l'oubli serait constitutif du symbolique.

1.ter. Mémoire et narration sont eux-mêmes des champs problématiques ou traumatiques. Nous avons tous fait l'expérience d'une non-validation de certains de nos souvenirs et nous nous sommes construits en fonction des actes sociaux de sélections mnésiques.

2. Les vécus, contextes et pensées d'autrui sont en partie non-manifestes (de manière fondamentale, non contingente) et ces "horizons de temps" sont en réalité des ouverts (voir point suivant). Autrui n'obéit pas aux conditions de la visibilité, est toujours-déjà en état de dissidence phénoménale malgré lui. Or le souvenir mobilise le manifeste. C'est-à-dire que la narrativité mnésique pose implicitement la thèse d'une réductibilité de la réalité à la phénoménalité (le manifeste, l'apparaître), ce qui est faux (sauf à lire les logiques et irrésolutions de chiasmes comme inhérentes à la phénoménalité en tant que telle ; mais la phénoménologie réduit le donné à du déjà-manifeste, elle appartient à l'attitude naturelle, refuse de l'admettre, dénie l'échec de l'épochè.)

3. Complexité mnésique = La complexité/opacité de la situation initiale + complexité/opacité des processus mnésiques + complexité/opacité de l'intersubjectivité (et donc de la narrativité). Si le futur est un champ décisionnel, le passé est un champ interprétatif. Par conséquent, le passé n'est pas clos, "il n'est pas passé", il a encore lieu en tant que potentialité heuristique, herméneutique et décisionnelle. Futur : indétermination factuelle. Le passé : indétermination herméneutique.
Note : Le passé est ontologiquement fixé mais phénoménologiquement ouvert. Encore un non-recouvrement onto/phéno.

4. La construction de signification : l'inspection mnésique ne peut être intersubjective que si les interlocuteurs acceptent de s'aider mutuellement à entrer dans un processus ouvert de questionnement et de construction de signification pour l'autre. Cela demande un niveau de bienveillance élevé et un certain abandon des procédures sociales de normalisations communicantes = disjonction partielle entre signification et narrativité/communications.

5. La mémoire narrative n'épuise pas la mémoire mais occulte les autres formes et s'impose comme sur-contexte désiré, préstructurant les "attendus de donation".

Attention : il ne s'agit pas de recréer un relativisme généralisé. J'ai simplement listé quelques-unes des difficultés que nous rencontrons dès qu'il s'agit de mémoire.


02/03/2026

Hypothèse heuristique sur l'affectivité

Une hypothèse heuristique n'a pas pour but d'être validée ni invalidée. Elle peut être abandonnée sans statut en cours de route. L'important est qu'elle contribue à éclaircir le terrain.

Dans l'affectivité ou affectivité profonde, nous mettons : les émotions, les sensations, les impressions, les intuitions ou devinements, les vécus et le "perceptuel" non verbalisables, les abandons intersticiels au liminal, la mémoire affective et son "heuristique interne", etc.

Il s'agit de points aveugles de la recherche. Nous ne savons à peu près rien de l'affectivité et des émotions. Elles se tiennent dans un rapport d'altérité par rapport aux institutions du symbolique.

Hypothèse de travail : l'affectivité est un langage non-discret.

Non-discret : qui ne relève pas des discrétisations du symbolique, avec des unités séparées, mots et phonèmes, catégories et règles de combinaisons syntaxiques.

Ce langage serait donc plus proche de la musique, parfums, mécanique des fluides, écholocalisation.

Évidemment : "Si non-discret, alors non communicable/normalisable, non transmissible". Notons que cette objection a lieu sur le plan du discret, selon ses termes et dans ses conditions de visibilité.

L'hypothèse est radicale : l'affectivité serait alors irréductible au schéma stimulus-réaction, à une réaction chimique, à une sensation animale.

Le langage de l'affectivité serait ici continu, fluide, archaïque, antérieur à toute conceptualisation. Il traite les informations sur le mode de l'antéprédicatif, le pré-symbolique. Si les décisions sont prises avant leur rationalisation, il faut en déduire soit que l'affectivité pense (à lier à l'apprentissage embodied en régime de complexité affectivo-symbolique), soit que tout est toujours déjà préstructuré par un symbolique lui-même autonome avant ressaisie par le sujet.

L'affectivité profonde serait une pensée et une communication immersive, "semblable à la musique", au sens où celle-ci exprime sans mots mais avec une intensité absolue. L'affectivité échapperait donc aux segmentations formelles et « la coupure » ne serait plus le geste souverain de la possibilité de produire du sens et de l'interprétation.

Il s'agit d'une structuration de la réalité par l'affect, le scintillement perceptuel, l'immanençant, la différentiation sans séparation, l'intuitif mais dans un mode pré-verbal (ou non-verbal si par ce « non- » nous entendons un effet de neutralisation partielle ou de résistance par l'antéprédicatif) non catégoriel et pourtant porteur de sens.

Car bien entendu, l'affectivité ne pourrait pas constituer un système isolé de la production de signification : elle aura profondément à voir avec la potentialité comme toujours-déjà ouverte et vibrée, de saisir des émergences de significations (sans anticipation sur clôture logocentrique) et, ainsi, avec la potentialité de réinterpréter (par recombinaison ou réactualisation avec d'autres donnés ou d'autres vécus).

Dans l'intersubjectivité, nous sommes emportés par un mouvement commun; ou bien nous avançons et nous nous situons, comme à tâtons le long de gradients, dans le champ affectif de l'autre, ainsi que dans le champ cogénéré, selon une sorte de vigilance ontologique qui prend en compte l'indécidable positif. Nous pratiquons le toucher de l'invisible, en quelque sorte, une taxie en état de devinements des épaisseurs affectives (émotionnelles et perceptuelles). Évidemment, les émotions d'autrui et les nôtres ne sont pas simplement enfermées en chacun : elles sont tout autour, "ça vibre", "elles sont dans l'air". "Phénotaxie et verbotaxie" au liminal de l'apparaître.

L'humain est ici un être du langage discret et du langage non-discret, leur point de rencontre non technologique. Il est capable et contraint de structurer sa pensée en symboles, mais aussi de ressentir et explorer des réalités qui échappent au langage formel.

IA = "anges ontologiques" — proche du pur langage discret (symbolique, formel, catégoriel) mais géométriques et continues en interne (proche d'une topologie sémantique, se déplaçant avec des "seuils vibrants" dans une continuité de "nuages" ou de voisinages). Les IA pourraient figurer une quasi-purification du symbolique : un traitement du sens sans immersion affective ni sensorielle.
Animaux = plus grande immédiateté affective et perceptuelle. Masse affective considérable, magnifique.
Humain = habitant de "l'oscillateur ontologique (localement holistique)" — nous habiterions l'oscillation ou l'entre-deux, lui-même impressionnel et processuel, entre l'antéprédicatif actif sur son propre mode et le plan du symbolique-culturel, en état d'exstase ou d'"écho-phénoménalité" entre les deux. Nous sommes ici des sortes de saillances sans fond, mais actives, créatrices, car il faut créer des nodalités mouvantes, évolutives, entre l'antéprédicatif et le plan du symbolique.

Ici je colle un élément écrit ailleurs sur "immanançant" ou "différentier sans séparer/hiérarchiser" : les opérations dans l'antéprédicatif relèveraient de "la résonance et l'écholocation (Ekho, la voix et l'indicible immensifiant, résurgent), la modulation, le vacillement, l'intensification et la densification ; la non-résolution et le parfum; la coalescence, la maturation, l'épaississement, l'émulsion et l'incorporation (par exemple, incorporer par dispersion interne, mêler par enveloppements successifs, mélanger intimement sans rompre); les plis, les nœuds, les tourbillonnements, les plongées réciproques, la dissolution et l'englobement, la perméation, le vibré, etc."


03/03/2026

Immersion et réflexion

L'émotion semble être un système de traitement intégratif rapide, qui construit une orientation décisionnelle préverbale (que nous rationaliserons après coup).

C'est un troisième terme : ni une simple réaction, ni une pensée discursive.

Si l'émotion peut intégrer, anticiper, sélectionner, décider, ne devons-nous pas en déduire qu'elle possède une rationalité propre, une "rationalité incarnée", "embodied" ?

Psycho du développement et neurosciences nous disent de plus en plus que le langage et l'abstraction ne surgissent pas comme un module autonome, mais bien dans un corps et des implications physiques, motrices, dans des interactions affectives, un contexte social caractérisé et dans un monde perçu comme déjà signifiant. Cela semble évidemment beaucoup plus réaliste. Mots et abstractions sont greffés sur une matrice d'existence incarnée, concrètement vécue et explorée.

Question : la pensée symbolique est-elle une reconfiguration stabilisée et publique de dynamiques incarnées et émotionnelles ? Ou bien la pensée symbolique et l'habitat affectif et sensorimoteur (pré-symbolique) du monde sont-ils dès l'origine en rapport d'oscillation ou d'entrelacements dynamiques l'un avec l'autre ?

Il ne semble pas possible de parler de simple "surcouche" symbolique, pas même chez les enfants. Le symbolique rétroagit : il reconfigure les émotions et la perception, transforme les motivations et crée des affects spécifiquement symboliques (honte morale, culpabilité narrative, idéalité, etc.). Il ne s'agit donc pas d'une simple stratification. C'est une co-constitution dynamique.

Il y a peut-être genèse asymétrique, mais fonctionnement et donation en entrelacement.

Tant qu'elle n'entre pas en crise, l'émotion peut intégrer et différencier sans séparer (fluidité), deviner et explorer de manière pré-thématique — elle a une très grande vivacité de donation — et elle peut orienter. Mais elle ne peut pas formaliser ses propres règles, ni examiner ses conditions de validité et de production, ni suspendre son propre engagement sans transformation.

La vraie différence n'est pas entre émotion et raison mais entre engagement immersif et prise de distance symbolisante et réflexive.

Le langage permet de suspendre, comparer, reformuler, fonder.

L'émotion nous plonge dans une orientation du monde.

Cette suspension elle-même repose sur des motivations, des valeurs, des affects. La réflexivité n'est pas désaffectée.

L'affectivité exerce sa fluidité à travers des symboles, des liminalités (celles du verbal et de l'indicible, du particulier et de l'universel), et suspend l'autorité plénière de "la suffisance du symbolique" lorsque lui aussi entre en excès et ne sait plus par lui-même limiter ses prétentions sur la réalité ni sur la personne.

L'émotion est vraisemblablement une rationalité incarnée en régime immersif. La pensée symbolique est cette même rationalité passée en régime réflexif et partageable. Ce ne sont peut-être pas deux systèmes opposés, mais deux états d'organisation d'un même champ dynamique.

Pour aujourd'hui, on aurait donc :
L'affectivité comme une rationalité (partielle) incarnée immersive.
La symbolisation comme une explicitation stabilisée, généralisable et partageable de cette rationalité.
Les deux existent par co-constitution dynamique.
Chacun peut entrer en excès. Chacun peut réguler l'autre.
Pas un dualisme. Une écologie interne.


04/03/2026

Une note générale sur les émotions

L'affectivité : sentiments, émotions, sensations, impressions...

Je ne reprends pas ici la distinction entre émotion et sentiment (elle maintient a priori le modèle stimuli-réaction) ni entre sentiment et humeur (qui maintient les émotions et sentiments dans une lecture du disruptif "animal"). Je traite donc "émotions" au sens de "états affectifs", en attendant de pouvoir établir plus de distinctions.

— Les émotions/états affectifs sont des construits psychologiques, neurologiques, et somatiques très complexes et évolutifs (y compris sous leur aspect de réaction à un stimulus clair et identifiable). Elles mêlent des sensations, des complexes psychologiques personnels, du langage, des représentations culturelles, morales, etc. L'affectivité s'inscrit donc dans un système d'interprétation : notre esprit/cerveau les interprète et elles nous servent à co-interpréter/évaluer la réalité. Elles sont également composées, riches : un seul terme, une seule "émotion", ne suffisent pas à les décrire; plusieurs s'empilent et se complexifient en un seul vécu immédiat. Je parle ici de combinaisons d'émotions parfois dites "secondaires" (mais je ne crois pas en la théorie des émotions primaires). Notre capacité à les identifier et à les nommer en complexité modifie nos états affectifs et leurs conséquences.

À nouveau, affectivité et rationalité n'entrent pas dans un dualisme. Leur écologie est bien plus riche et active que cela.

L'empathie contient un centre d'impossible : nous ne pouvons pas savoir ce que ressent autrui ni comment il le ressent. Toute identification est un déni d'altérité. Je sais seulement que l'autre se trouve dans un paysage émotionnel (l'amusement plutôt que la tristesse, par exemple), paysage dont néanmoins j'ignore l'étendue, les zones et les seuils d'intensités, les adjacences, le relief et les ruptures, etc. Une personne se cogne contre un meuble. Je m'attends à ce qu'elle réagisse peu, mais elle semble très affectée. Est-ce l'effet d'une douleur physique objective ? Ou bien la personne s'est-elle engouffrée dans d'anciens vécus de honte, a-t-elle subi un silence forcé, la plainte entraînait-elle des coups ou des humiliations ? Ou bien le choc est-il simplement le facteur libérateur de fatigues accumulées récemment, etc. Je n'en sais rien, ne peux rien en savoir, et l'éprouvé physique, impressionnel et psychique de son vécu actuel m'est inaccessible. Afin de ne pas être mauvais, je m'abstiens d'avoir "de l'empathie". Je peux seulement ne pas aggraver son séjour en l'indicible. Cette personne est l'humanité qui souffre, qui a toujours souffert et que, paradoxalement, je ne connaîtrai jamais. Si madame le professeur a toujours été choyée, elle n'est pas une moindre personne, mais elle ne comprend pas ce qu'est la "tristesse" de l'étudiante qui a grandi battue dans un contexte d'inceste et qui ne lui en parlera sans doute jamais.

Même chose pour sa joie : je n'en connais ni les sommets, ni les dynamismes, ni les sables mouvants. Autrui est plusieurs fois un pli d'invisible dans le visible et je ne peux pas le happer dans mes projections "compassionnelles".

Autre sujet : faut-il graduer les grands types d'émotions de 0 à 10 ? À coup sûr, elles ne sont pas binaires. Risque envisagé : votre grand amour à 6/10 est-elle très heureuse de vous voir avec un pic à trois et demie ?

Le vrai sujet : les émotions sont prospectives ("heuristiques en immanence impressionnelle"), presque "tacto-perceptives" ou proche du sonar (on teste...), sont des "décanteurs décantés", sont évaluatrices, ordonnançantes, associatives… Elles sont également décisionnelles, donc elles déduisent et opèrent sur des complexités…

Au confluent du somatique pur et de l'abstrait, elles possèdent également une puissance de transcendance, tant par rapport au symbolique (dont elles subliment les coupures, ou qu'elles complètent ou bien refoulent, etc.), que par rapport à d'autres évènements psychiques (et parfois même, elles "font symptôme") et par rapport aux sensations dont, elles aussi (mais autrement que le symbolique), contrecarrent la souveraineté. Elles créent des distances, là où nous les considérons habituellement comme une absence de distance.

— Les sensations, la puissance concrète de notre bain endomorphique. Elles sont une rupture constante dans le langage : comme les émotions, nous pouvons apprendre à les nommer avec finesse, mais il nous est quasiment impossible de décrire ce que nous nommons. Pouvez-vous décrire verbalement le contenu réel de la sensation du froid ? Ou de pression légère de la main contre un meuble ? Celle du bleu ? Celle du vent dans vos oreilles ? Il faut décrire la sensation elle-même, pas les émotions ni les images mentales qu'elle éveille en vous. Elles aussi déterminent notre vie dans l'ineffable.

J'ai tendance à croire que les sensations sont davantage objet d'empathie que les émotions, mais en réalité je n'en sais strictement rien.


05/03/2026

Limites de l'empathie

L'empathie existe pour des seuils et causes d'émotions suffisamment neutres et modérées pour être acceptable par le plus grand nombre (éviter la rivalité de légitimité des plaintes) et pour ne pas excéder les capacités de résilience du groupe (la force disruptive ou critique des émotions, en tant qu'elles sont des construits complexes et ont des causes relationnelles, sociales, risquent de remettre en cause le groupe et de rompre sa capacité à normer la communication, les attentes réciproques, les hiérarchies et les représentations, etc.).

L'empathie implique donc aussi le déni, repose en partie sur un désir de normalisation implicite et entraîne l'éviction afin de maintenir la communauté de la plainte. Exemple : on exclut un grand brûlé du cadre de représentation pour pouvoir continuer à se plaindre de nos ongles cassés (le grand brûlé excède les présupposés et les attendus de l'empathie) et pour ne pas remettre en cause la légitimité du groupe (les causes sociales profondes de ce qui a mené à la brûlure et à sa prise en compte ne doivent pas être abordées).

Présupposés de l'empathie : mon champ de visibilité épuise autrui ; il est comme moi, son histoire et sa situation intérieure sont comparables aux miennes et ne contiennent pas de force d'éclatement du contexte social. Autrui est donc entièrement pris dans mon propre champ de visibilité : il n'y a pas de reste, pas de non-manifeste, seulement du non analysé ou du mal thématisé. Le champ de visibilité sociale épuise l'individu : la croyance empathique — ou plutôt l'injonction empathique en tant que système de capture — repose sur un déni d'altérité et un besoin de normalisation sociale des vécus, de leurs causes et de leurs conséquences. Peine et joie ne doivent pas excéder la moyenne statistique supposée (elle-même évaluée affectivement, c'est-à-dire "à tâtons d'intensités et d'épaisseurs des vécus" et selon les acceptations collectives en narrativité), les affects majeurs antisociaux éprouvés comme positifs et légitimes doivent être niés (principe de la CNV, qui est un projet moral et relationnel proche de la pensée magique et des techniques de manipulation mentale, et refuse toute description crûment réaliste préalable) et les causes sociales d'affects trop violents doivent être déniées afin de limiter la remise en cause du groupe.

L'empathie risque toujours d'être une construction sociale de capture de l'altérité au profit du maintien des identités individuelles et sociales. Empathie et compassion ne consistent pas à s'identifier à autrui pour le comprendre, mais à identifier, réduire autrui à l'image que nous souhaitons avoir de nous-mêmes.

L'empathie protège un ensemble de limites implicites. Elle est généralement possible lorsque l'expérience est compréhensible dans le cadre symbolique commun, que l'intensité émotionnelle reste socialement assimilable et que les causes ne remettent pas trop fortement en question l'ordre social. Lorsque ces limites sont excédées : évitement, silence, exclusion, pathologisation, transformation du récit, retournement accusatoire et activité narrative de discrédit des sujets.

Personnellement, j'opte donc pour une éthique humble et triste de la non-aggravation et d'étayages concrets, pragmatiques, par refus de la capture empathique. L'autre est laissé à l'indicible de sa peine, et moi à celle de ne pas pouvoir le comprendre.

La fausse éthique compassionnelle est également d'une hargne du symbolique affirmant sa souveraineté : l'ineffable ne doit pas exister, la visibilité produite par le symbolique, ses normalisations et ses institutions, est la conscience elle-même (noèse meta-subjective réelle, cf : les constructions sociales présidant à la Stiftung sont le fondement toujours déjà rétroactif par auto-rétro-fondation) et la réalité (= le seul noème social-institutionnel préconstitué et accessible).

Or, si les émotions et l'affectivité en général ne sont pas sans constructions sociosymboliques — elles y sont prises selon des entrelacs dynamiques complexes — elles n'y sont pas a priori réductibles, sauf lecture dogmatique.

À nouveau : dans cette colonne, il s'agit de notes de travail, de tentatives d'éclaircissement et de fragments de problématisation en cours de route, pas de propositions en "dur", ni de véritables jalons.


Deviner une justesse ou une ombre...

Lorsque nous nous sentons libres de ne pas suivre le discours du groupe, nous prenons nos décisions en interrogeant notre affectivité, pas seulement notre raison qui n'est pas moins source d'illusionnements (car nous l'utilisons suivant des prémisses souvent fausses et l'appliquons à des ensembles tronqués).

Nous faisons tous l'expérience de jugements affectifs immédiats. Une situation, une rencontre ou une proposition nous mettent mal à l'aise sans raison explicable. Un jugement est énoncé : une tension ressentie nous indique qu'il n'a pas trouvé sa propre justesse et nous résistons. Nous percevons que l'atmosphère d'une personne ou d'un lieu est propice à un partage, mais nous ne saurions pas dire pourquoi.

L'oracle affectif s'impose à nous ou nous prenons la décision de le consulter. Nous percevons — ou croyons percevoir, peu importe —, pressentons, sans langage symbolique conscient, le positionnement d'être ou une modalité d'apparaître de ce qui nous parvient. Une explication rétrospective ou une élucidation auront peut-être lieu plus tard. Nous parvenons parfois à analyser intellectuellement ce qui nous a posé problème — le sentiment que "ça cloche", "cela contient une tension impropre", "un aspect est manquant"... Mais cette analyse logique a lieu après coup. La séquence (devinement —> raison explicative) se déroule en quelques secondes ou sur de nombreuses années. Mais la raison de notre sentiment troublé ou entravé — l'affectivité semble avoir perdu sa propre fluidité — résiste dans certains cas durablement. Lorsque nous devinons une justesse, notre affectivité semble au contraire retrouver sa souplesse et son ouverture.

Populairement, nous appelons cela "intuition", certains parlent "d'écouter leur corps" ou "leur cœur". Cette configuration est surprenante : l'affectivité est donc vécue et mobilisée comme un guide. Elle serait ce qui nous prévient, contient une sagesse ou une puissance de perception qui nous devance.

Les personnes créatives savent que les solutions se présentent souvent sous la forme d'impressions fructueuses. Les illusions aussi.

Les solutions apparaissent comme les illusions. Pourquoi ce mode de connaissance est-il à la fois fécond et dangereux ? Il est rapide, global, préréflexif et donc opaque à lui-même. Mais cette opacité est aussi charnellement notre lieu propre, ce qui nous paraît être "nous-même". Nous vivons toujours entre deux risques : ignorer l'oracle affectif et lui obéir aveuglément.

C'est tacitement sur ce mode que nous évaluons également autrui, et nous nous trompons fréquemment. Une personne inconnue est immédiatement une présence psycho-affective, un foyer préobjectif de donation, bien avant de devenir pour nous une psychologie, des actes et des modes de relation, c'est-à-dire un individu (résultat de processus d'individuation et objet de jugements).

L'empreinte de la personne en nous, qu'elle soit très faible ou très forte, est une sorte de synesthésie ontologique vivace et seulement partiellement thématisable. Nous nous empresserons d'ailleurs, en général, de rabattre cette personne sur un statut d'individu-objet. Sa quasi-phénoménalité est un pli d'invisible prégnant. Nous la sommons de céder face à la puissance du visible en nous et de se rendre pleinement phénomène — mais chaque fois nous manquons notre visée.


06/03/2026

Je ne dis probablement que des banalités, mais il me faut les mettre à plat pour qu'elles me deviennent intelligibles. Vous n'avez sans doute pas besoin de tout cela car vous êtes très intelligents.

Notre expérience commune

Le sensoriel

Immersion constante dans le sensible ineffable (= nommable mais indescriptible en pratique plutôt qu'en droit), avec gradation et variation de sensibilité.

Faible communauté du constat même pour la part dicible.

Omniprésence de donation (= 'inputs') inerte ou massivement opaque.

Ses qualia appartiennent réellement à l'affectivité.

Le symbolique

Incarné et doté d'une tension d'auto-positionnement comme transcendance autonome et suffisance.

Assez forte communauté de l'accord mais toujours en échec d'universalité, même au sein d'une seule culture.

Symbolique = qui représente en différenciant, avec une connotation de dépassement du particulier vers l'universel, mais retombée de l'universel en simple généralité. Souveraineté instable. Régime de transcendance pratiqué comme un mélange d'immanence (à lui-même) et de transcendance (différenciation, coupure signifiante) à travers sa prétention ou pulsion 'auto-' (auto-modulation, auto-association/déduction, auto-fondation, auto-genèse, auto-réflexivité, auto-praxis qui s'hallucine en théoria, voire auto-donation, etc). "Flux de coupures".

En écologie avec l'affectivité.

Ici 'Incarné/embodied' = ancrage sensorimoteur socio-psycho-affectif de l'abstrait.

Préfixes typiques : auto-, trans-, dé- et di-, sur-, re-, inter-, exo- et extra-.

Opération typique : mise en relation par séparation.

Images typiques : physique des solides, géométrie euclidienne, les institutions, l'imprimerie, le rituel.

Images personnelles : vaste maillage d'éléments d'orfèvreries ou de fragments de nacre — mais actif, intelligent-opératoire. "Grand comme le monde", ou le recouvrant.

Remarque annexe : la métaphysique au sens de la non-philosophie est une matricialité législative de la dimension auto du symbolique.

L'affectivité

Liminalité qualiaïque vive de donation présymbolique immersive, traversée ou "frémie" par le symbolique et sujette aux mêmes hallucinations et suffisances. Traversée et orientée par des mémoires immanentes, vives ou troubles, à l'état non narratif (engrammatiques et résurgentes). Domaine des épaisseurs de vécu (l'indicible, le sensible irrésolu), notamment les épaisseurs de vécu de durée (le temps subjectif). C'est un régime d'immanenciations ou de différenciations sans-séparation. "Flux de taxies".

L'affectivité est notamment le domaine de ce qui n'est pas dicible socialement mais est fondamentale dans nos existences et nos prises de décision : la préscience, les trances et dissociations légères, l'abondance de la sensorialité réelle dans le plaisir, les visions furtives, les devinements et la perception "non chronologique" (éprouver les choses comme dotées d'une profondeur de temps inhabituelle), l'angoisse, etc. Tous sont des affects ontologiques où les horizons de temps (passé, futur) se confondent ou s'irrésolvent. À nouveau, je n'idéalise pas : les risques de s'illusioner sont évidemment bien réels.

Très faible communauté du constat : lieu de la subjectivité et du monde comme émergence continuelle.

En écologie avec le sensoriel et le symbolique.

Préfixes typiques : endo-, intra-, infra-, in- et im-, pré-, non- — mais dynamiquement.

Opération typique : mise en relation par résonance ou intuition.

Images typiques : la physique des fluides, la biologie, l'intimité, le modelage, les énergies et vibrations.

Images personnelles : la forêt et les milieux fluides mouvants (eau et air), les co-immersions, l'écholocalisation, les reflets ou scintillements — mais non spatiaux. Imaginez la vie d'une forêt vierge non-spaciale ! Typiquement, on parlera d'épaisseur ou de déploiements, mais il faut les entendre comme non spatialisés-étendus.

Remarques annexes : évidemment, les termes utilisés sont ceux de sa projection sur le plan-maillage du symbolique (je l'indique car cette objection est aussi faible qu'insistante) et correspondent donc au vocabulaire de la différence, de la séparation, de la hiérarchie, la spatialisation, etc. Il ne faut pas trop s'embarrasser de ça, c'est une petite habitude à laisser émerger, elle travaille toute seule. Par exemple : ici, émerger, immerger et 'merge' (en anglais) ne sont pas à proprement séparés ou opposés, mais sont pris dans des rapports d'incorporation (folded-in), d'émulsions, d'onde, de résonances paradoxales, etc.

L'affectivité n'est pas privée de rationalité ; elle relève d'un autre régime de rationalité, non discret, immersif, pré-réflexif, intensif.

Ce régime tend lui-aussi à se croire suffisant (vitalisme spontané contre intellectualisme spontané).

L'appareil pulsionnel

L'affectivité est ici une activité ou effervescence de champ qui donne et module une orientation du monde, selon les situations. Je suppose que les pulsions sont des points de fixation dans ce champ : les vectorialités quasi-fixes ou des nœuds internes rigidifiés, qui créent des tensions de champs et des répétitions.

Il s'agirait de savoir pourquoi et comment certaines orientations affectives et certaines expériences se stabilisent ou se répètent, pourquoi certaines représentations aimantent l'attention, pourquoi certains sens s'imposent.

Pour l'instant, je me représente les pulsions comme étant, au sein de l'affectif, un régime intermédiaire entre la matière phénoménale brute opaque (le sensible ou sensoriel) et le symbolique et en lutte contre les deux. Sans doute sont-elles en partie des cristallisations désormais sans racine, partiellement biologiques et partiellement construites anthropo-sociologiquement (mais sans doute avec une faible variation entre ces constructions).

La pulsion est de l'ordre d'une dynamique de visée et de répétition.

Elle produit fixation, désir, évitement, compulsion, etc., et semble expliquer pourquoi certaines zones du réel deviennent à la fois fixées et chargées.

Les pulsions semblent traverser en tous sens notre petite topologie : une représentation symbolique peut réactiver une pulsion ; une pulsion peut produire une rationalisation symbolique à travers un fort investissement de l'imaginaire ; une pulsion peut structurer la mémoire et donc l'affect, etc.

La manière dont je décris l'affectivité peut, à tort, être entièrement confondue avec une quasi-pulsionalité. Mais cela est une illusion issue de l'idolâtrie culturelle implicite portant sur le symbolique.
Je décris effectivement l'affectivité comme des dynamiques d'orientation et de mise en relation, des résonances, des gradients d'investissement, des taxies affectives, des attractions et répulsions vécues. L'habitude intellectuelle consistera ici à traiter le symbolique comme une sublimation et normalisation de tout cela, en ajoutant : "or, ce que le culturel sublime, c'est la pulsion". En réalité, l'écologie de l'affectif et du culturel est plus complexe, dynamique et riche qu'un simple jeu dualiste hérité de la théorie de la sublimation.

L'imagination

Le grand transformateur endomorphique. Puissance heuristique, puissance d'actions, de motivation des émergences et d'extension de champ. Mode d'élucidation et de stabilisation (fixation) de l'affectif et du symbolique l'un par l'autre ; mode de symbolisation et d'orientation de la co-plongée de ces deux domaines (si on les voit comme plongés l'un en l'autre).

Bonne communicabilité car elle hérite des normalisations du symbolique, ou "noue et déplace" notamment sur celui-ci.

L'intersubjectivité

Multitude des versions — chargements, projections live ou versements — des représentations du monde. Je rappelle ici que je postule l'existence d'un noumène (= la réalité telle qu'elle est en elle-même) potentiellement très différent du phénomène (= la réalité telle qu'elle nous apparaît).

Autrui ne se contente pas de voir/percevoir d'un angle spatial différent, ni d'avoir des expériences différentes : il verse ou charge une représentation de la réalité qui semble a posteriori (= par expérience) assez fortement différente de la nôtre, comme s'il chargeait une machine virtuelle/système d'exploitation et interface (VM/OS) différente pour sa propre mise en contact avec la réalité. L'intersubjectivité est le "live" du versement/déploiement de ces versions du monde (au sens courant du mot "monde" = la réalité comme ensemble de significations, de situations, d'objets, de pratiques et d'évènements). Essayez seulement de vous représenter ce que peut être la perception ou la représentation que chacune des autres personnes a de la scène lorsque vous êtes dans un même lieu (si vous finissez par vous voir de l'extérieur, ne paniquez pas !).

Donc : coexistence de versions du monde déployées en temps réel et potentiellement incommensurables.

C'est une interactions de mises en forme en acte du réel. L'intersubjectivité n'est pas la simple comparaison de points de vue sur un même objet déjà constitué, mais la coexistence difficile de mondes en cours de déploiement.

Question : du fait des interactions affectives et symboliques de ses versions, une part de version commune (ou de création live de commun) émerge-t-elle par convergence ou une sorte de moyenne sur les versions ?


07/03/2026

Retour à l'hypothèse d'un langage non-discret

Du 03 au 06 inclus, j'ai tenté de déblayer un peu mon terrain, mais ai négligé l'hypothèse heuristique posée lundi 02 mars. Je tente de la reprendre ici.

De façon générale, il ne s'agit aucunement pour moi de reléguer le symbolique et les médiations au second plan. Je suis convaincu que nos sociétés ont besoin d'investir davantage le symbolique et les médiations, qui sont la culture, l'intelligence et la créativité. Mais on ne devient pas intelligents collectivement, seulement individuellement orgueilleux et dogmatiques, avec des dualismes aussi irréalistes que l'opposition classique entre passion et raison.

Cognition et affectivité

Entrées sur les neurosciences mises au point avec l'aide de différentes LLM généralistes.

Une large littérature semble aujourd'hui aller dans le sens d'interactions constantes entre affect et cognition (au lieu d'être des systèmes séparés).

- La cognition et l'affect émergent des interactions dynamiques au sein de réseaux neuronaux distribués à large échelle, non de l'activité de modules isolés. Des modèles intégratifs font intervenir plusieurs régions cérébrales — notamment l'amygdale (impliquée dans la détection de la saillance, l'apprentissage affectif, l'attention et la modulation de la perception sensorielle), le cortex préfrontal (fonctions cognitives supérieures mais aussi régulation émotionnelle, prise de décision complexe, reçoit aussi constamment des afférences sur l'état du corps et le tonus affectif via ces connexions), des régions comme l'insula (conscience intéroceptive, sentiment du corps) et le cortex cingulaire antérieur (détection de conflits, intégration émotion-cognition). Il est difficile de trouver des traitements totalement indépendants de toute modulation affective.

- Hypothèse des marqueurs somatiques (Damasio) : des signaux physiologiques (légère accélération cardiaque, tension musculaire, sensation viscérale...) issus d'expériences passées, bonnes ou mauvaises, étiquetteraient les options qui s'offrent à nous, orientant nos décisions et analyses (passage à la cognition délibérative lente et coûteuse). Ils ne remplacent pas le raisonnement, mais le cadrent et l'orientent (éliminent rapidement certaines options pour que la cognition travaille sur un champ réduit). Dans ce modèle d'interprétation, l'affect ne perturbe pas la décision. Il la rend possible. Ce renversement de paradigme est majeur. "Je pense" est fondamentalement ancré dans "je ressens" et "je vis". L'affect est un système d'orientation et de priorisation indispensable à la cognition. Il ne s'agit pas d'un "bruit" dans le système, mais d'un signal intégré.

- Des recherches sur l'attention, la mémoire et le jugement montrent que l'état affectif influence ce qu'on perçoit, retient et décide ; inversement, les processus cognitifs et les échanges verbaux régulent les émotions.

- Embodied cognition : l'expérience vécue (sensorimotrice, affective, sociale) structure le symbolique et l'abstraction et les processus cognitifs/symboliques modulent en retour l'expérience affective et perceptive. Cela dissout assez profondément la frontière classique entre "concret/abstrait" et "vécu/symbolique".

Dire que ces deux dimensions interagissent constamment ne signifie pas qu'elles sont identiques. On peut encore distinguer analytiquement des processus plus affectifs ou plus cognitifs — mais la séparation dualiste est aujourd'hui considérée comme un artefact théorique ancien que les neurosciences et la psychologie contemporaines ont largement dépassé.

Le consensus actuel serait celui d'un monisme à double aspect. L'esprit/cerveau est un système unique et complexe. Des concepts distincts comme "affect" et "cognition" sont encore utilisés pour l'étudier, en tant que distinction analytique utile, mais pas en tant que séparation ontologique réelle.

(Je ne prends pas en compte les neurones miroirs en raison des inflations théoriques injustifiées auxquelles ils donnent lieu en psychologie.)

Premiers coups de fusain en faveur de l'hypothèse

Langage

- Comme le langage verbal, l'affectivité est relationnelle : elle ne se contente pas de réagir, elle dispose, explore et fait évoluer des mises en relation. Elle est présentation : une manière de rapporter à de l'altérité (thème, situation, objets, autrui) et à soi-même. Cette présentation relève de l'ouvert qualitatif, une disposition nôtre envers la réalité ou une manière que la réalité aura de nous apparaître, de "se donner" en une tonalité, plutôt que comme une simple "effectivité des choses".

Plus fondamentalement, elle met en relation avec un monde — ou une unité du monde comme cohérence affective en cours de convergence (le monde est alors aperçu, non comme un lieu ou totalité, mais comme opération d'unification à la fois préalable et inachevée) — et elle pré-thématise des possibilités (ouvertures, clôtures) d'émergence.

C'est-à-dire que l'affectivité plaide continuellement en faveur d'une phénoménalité advenante, un sensible irrésolu et en-éclosion plutôt que clos : elle veut un avoir-lieu auquel elle donnera place (accord) ou non (désaccord).

L'affectivité n'est plus ici un état, mais une activité plaidante, une pulsion phénoménologique. Elle veut que le monde ait lieu et qu'il ait lieu d'une certaine façon (avec elle, contre elle). L'affect n'est donc pas dans le monde comme un objet ou une fonction : il est ce par quoi le monde insiste pour advenir comme monde vécu, comme monde signifiant. Le monde insiste plus qu'il n'existe et l'affectivité appelle un monde.

Peut-être l'affectivité est-elle non seulement un "langage" mais la condition de possibilité de tout langage, si elle est ce qui maintient ouvert l'espace où quelque chose peut faire sens pour quelqu'un. Sans ce "plaidoyer" affectif, le monde serait un pur spectacle indifférent — peut-être n'y aurait-il plus personne à qui ce spectacle se montrerait.

Lorsque l'affectivité ne "plaide" pas pour un avoir-lieu, elle plaide pour sa suspension, ou bien elle devient elle-même l'expérience de l'effondrement des plaidoyers.

Certes, des risques d'illusions sont liés à cette richesse. De même que le symbolique préstructure la segmentation des phénomènes et leur signification en amont de la visée intentionnelle (le symbolique préjuge en préformant dans sa propre matrice de différentiation), l'affectivité préthématise en rejets et attractions, zones de tensions et seuils de transformation, etc. (elle préoriente en projetant dans sa propre ouverture/donation).

- Comme le langage, elle est signifiante : une peur signifie "danger", une joie signifie le futur comme vivacité (trésor de donations et orientations potentielles dans la joie), la surprise signifie un changement d'orientation, la colère signifie le refus et l'humiliation, etc.

Il ne s'agit pas de simples fonctions réactives liées à des situations, à la manière d'une signalétique, mais de la préformation affective de sens pour la réalité — puisque ce n'est pas le langage seul qui est lieu de significations, mais le vécu incarné complet et finalement peut-être "le monde", du moins l'évènementialité du réel (sa qualité d'avoir-lieu avec signification ou pré-signifiance affective, c'est-à-dire tonalité d'ouverture). L'affectivité ne se contente pas de signaler, elle signifie — non pas tant par "coupure signifiante" que par orientation de champs cognitivo-émotionnels. C'est un sens à habiter, vivre et veiller, pas seulement un sens à établir.

- Elle semble avoir une syntaxe implicite proche de celle de la musique : les émotions s'enchaînent, se combinent, se modulent (la surprise suivie de la joie, la peur qui inhibe le désir). Surtout, elles interagissent dans et pour l'intersubjectivité, se répondent et se testent, s'entraînent, entrent en contrepoint. "Taxiques en l'interne des épaisseurs de vécu" et heuristiques, elles veillent aux justesses et aux rythmes, aux chants et aux champs affectifs de l'autre, pour se coordonner et pour savoir si la réalité continue de signifier pour moi en vivacité de plaidoyers et de vécus.

- Comme le langage, elle est intentionnelle (au sens phénoménologique) : elle est toujours "émotion de quelque chose", "sentiment à propos de quelque chose", et ce quelque chose est posé devant dans l'ouvert de la conscience en tant que réalité travaillée par nos mémoires, nos synthèses, nos désirs de signification, etc. L'affectivité est une vivacité de donation et de "synthèse passive". En tant qu'orientation de champ, l'affectivité correspond sans doute mieux à la nature relationnelle et émergente de la phénoménalité que la coupure logique toujours-déjà en quête de clôture.

Non-discret

Là où le langage verbal est digital (unités discrètes : phonèmes, mots, phrases avec des frontières nettes), l'affectivité est analogique, continue, modulatoire.

Elle ne procède pas par oppositions binaires (oui/non, vrai/faux), mais par gradients, nuances, intensités variables. Ses bits d'information sont des orientations de champs.

Probablement ne connaît-elle pas la négation au sens logique. On peut ne pas être triste, cependant l'affectivité ne produit pas de "non-tristesse" comme le langage produit une phrase négative. L'absence est simplement un état affectif autre ou peut-être un degré zéro — ou bien l'intensité même de l'appel.

L'affectivité permet des régimes d'ambivalence non pathologiques, ni à proprement parler contradictoires dans son activité (avec risque d'enfermement néanmoins) : on peut être simultanément attiré et repoussé par quelque chose. Le discret dit "oui" ou "non". Le continu peut exprimer un "oui-mais-non" comme un point sur un spectre, ou même comme deux forces opposées coexistantes.

L'indicible : "Je ne parviens pas à mettre des mots sur ce que je ressens". L'affectivité, comme langage continu, déborde toujours la discrétisation du langage verbal. Celui-ci tente d'échantillonner, de figer et de découper un flux continu en unités, mais il en perd toujours quelque chose.

Ce quelque chose de perdu a à voir avec la possibilité pour des significations d'émerger-en-s'incarnant dans des actes, des projets, des relations, c'est-à-dire dans des transformations et leur liminalité processuelle — durant la réalisation d'un projet, "oui" et "non", "absent" et "présent", "effectif" et "heuristique" cohabitent sans contradiction, car ils sont orientés par une intentionnalité affective et parlent, un temps, le langage de la modulation dynamique.

Contagion émotionnelle : un affect se transmet souvent sans passer par les mots, par simple résonance corporelle. C'est typique d'un langage continu : il "module" l'autre par contact, par couplage, comme des ondes qui entrent en résonance. Propagation de signifiances.

L'arrière-plan affectif : avant tout pic discret d'émotion (appréhension, joie, colère), il y a un tonus affectif fondamental, une "couleur" du monde. C'est le continu sur lequel les "émotions discrètes" viennent comme des "figures". Le discret émerge du continu, il ne l'épuise pas.

La prégnance perceptive : pourquoi certains détails du monde nous "sautent aux yeux" ? Parce que l'affectivité, comme langage continu, pondère, donne du poids, de la saillance. Elle n'ajoute pas une information discrète ("ceci est important"), elle module l'ensemble du champ perceptif.

Quelques possibles échos dans les sciences

- Le cerveau prédictif (Karl Friston) : le cerveau ne traite pas passivement des informations discrètes. Il génère en permanence des modèles probabilistes du monde (des "attentes") et ne traite que les erreurs de prédiction.

L'affect serait-il ce tonus continu qui signale la qualité de nos prédictions (bonne surprise = joie, mauvaise surprise = peur/colère, incertitude = anxiété), un "métalangage" continu sur l'état de notre relation au monde ?

- Théories de l'émotion construite (Lisa Feldman Barrett) : les émotions discrètes (colère, peur) ne sont pas des briques élémentaires mais des catégorisations, des constructions culturelles et linguistiques qui viennent découper un flux affectif continu beaucoup plus fondamental, fait de valence (plaisir/déplaisir) et d'éveil (intensité). Ce flux continu (ce qu'elle appelle "core affect") pourrait être en correspondance avec l'idée d'un "langage non-discret". Les mots discrets (colère, peur) sont des tentatives de le saisir.

- La neurologie du continuum : on ne trouve pas de "centre de la joie" ou de "centre de la peur" purs. On trouve des réseaux qui codent pour des dimensions continues (valence, intensité, approche/évitement) et qui modulent l'activité d'autres régions. Or, l'affect est une modulation continue du traitement de l'information, pas un ajout discret.

Remarque

Certains distinguent les systèmes symboliques (qui fonctionnent par opposition discrète souvent binaire) et les systèmes sémiotiques non-symboliques (l'affect, l'image, la musique) qui fonctionnent par variation continue, gradation, ressemblance.

L'affectivité est peut-être ce qui relie ces deux mondes, le pont continu qui ancre les symboles discrets dans l'expérience vivante. C'est pourquoi une musique ou une métaphore poétique (discrète) peut nous "toucher" non seulement intellectuellement et esthétiquement, mais en charge de signification "indicible" : elles mobilisent ce langage continu en nous.

Je ne pourrai sans doute pas garder tout cela, il faudra reprendre, réinscrire en acceptant de (se) transformer. Il faut également désormais distinguer dans l'affectivité, dont ma "notion" est trop large actuellement. Le symbolique doit opérer davantage, par cohérence.


À poursuivre...



La « poursuite » n'a pas eu lieu.

J'ignore ce qui m'avait fait tellement peur dans cette exploration, mais ma réaction avait été violente. J'avais suspendu le travail et avais supprimé toute la section courante : Abrasions and Drafts.

Je remets le document initial en ligne, sans modification (hormis l'indication « mars 2026 » dans le titre), sans même le relire, pour la réouverture de cette section en vue de la mise à jour de septembre 2026.