(Ce texte est né comme un jeu : une série d'amusements qui craignait sans doute une autre peine.)

D'abord, le monde comme des textures !

Non pas des organisations et de la matière, exploitable ou sérialisée. Ici, pas de numéro de série au dos des objets de la manufacture, pour les identifications, les listes et les normes indépendantes des agencements où ces mêmes objets se déposent... s'y déposent chaque fois en les déployant.

Ou alors, peut-être était-ce un numéro gravé lui-même vu, et vécu, et bu (buvez donc avec votre prégnance, pas seulement avec vos lèvres)... bref, une gravure observée ou entr'aperçue comme la trace des existences qui y projetèrent, malgré elles, leurs densités invisibles, leurs signatures en « énergies d'être », si tant est que ces dernières existent... Il s'agit de cette ombre claire que chacun d'entre nous possède, ce reflet d'eau qui s'imprègne, de nous dans la réalité, et va ensuite librement, dès lors que nous avons mis un peu de conscience ou de présence dans ce que nous avons touché et dans nos actes.

« Et d'où tenez-vous cela, monsieur ? »
Je le tiens de ma très chère naïveté,
Mon guide de choix.
Mais laissez-moi reprendre...

Non pas des identités. Ces anneaux-là cherchent toujours leurs crochets ! Vous y êtes piégés, vociférant sans langage, à vouloir faire entendre « moi, je suis ceci, le ceci qui est celui-là, là ! »... alors qu'il s'agissait vraiment de jeter et de laisser se réverbérer un simple champ de réception, un mieux-que-monde : une réceptivité.

Non pas l'être. Celui-là ! Encore ! L'être comme fond et adjacence à ce qui est présent, mais aussi comme production et effectivité. Cela relève du discours dit « ontologique ». Ce discours nous harasse, nous blesse et parfois nous harcèle. Vivante Vibrante — à la façon d'une jetée maritime de toujours — une jetée qui ici se déploie et s'immensifie fragilement en univers — un écho-jetée, en somme, impénétrable et doux — notre saillance sans fond résiste et s'échappe. Au regard de l'ontologie, celle-ci relève sans doute, non du noble champ des écrits sur l'être, mais du chant des vécus dignes d'un frémissant non-être, qui boit son infini en sourires silencieux, à travers les interstices du « monde » fracturé, incommencé peut-être.

Mutatis mutandis, mutatio mutorum !

En transformant ce qui le réclame, advient la mutation des muets...



La brève extase de nos plis de lumière


Préambule

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Existe-t-il dans le monde des signes qui n'appartiennent pas au monde ? Ou bien tout n'est-il réellement qu'une part des illusions de ce voile lui-même voilé ?

Les beautés vraies demeurantes — discrètes, fragiles, immensément résonnantes — ne sont-elles que des perfectionnements de la ruse du démiurge, et non des traces irréductibles de notre authentique nature ?

La prison réside-t-elle seule à l'intérieur de cette prison ? Celle-ci n'est-elle pas plutôt superposée à la vraie réalité, telle un filigrane de mensonges seulement, une peinture ajoutée, bien qu'elle nous obnubile ?


Les lieux ont une densité, une stance. Ils ne se contentent pas d'être là : quelque chose les traverse positivement, qui n'est pas tout à fait une ferveur ou une passion, mais bien plutôt une activité.

Qu'est donc cette subtile transe des lieux en eux-mêmes ?

Le réel débute, il naît à travers les nuances.

Les lieux sont imbibés de l'empreinte de toutes les vies qui y mêlèrent leurs joies, cette satisfaction de l'indifférence — ou bien était-ce des joies limpides, comme les hauts faits d'une discrète clarté ? — et leur douleur malheureusement, bien souvent souveraine.

Nos extases — ces infimes décalages de vibrance par rapport à nous-mêmes — sont maintenant déposées en ses lieux, dans la chair vive de leur résonance, et semblent en être à jamais la rosée.

Quelle est la Maison XII ? De quel antécédent la rosée est-elle la fraîcheur nourricière ?

Notez que si nos extases tonnent, cela n'a pas le sens spectaculaire qu'on prête habituellement à ce verbe. Peut-être tonnent-elles à rebours du temps, ou en un temps qui n'est pas celui des horloges et qui s'arc-boute sur lui-même quelque peu, ou s'engouffre comme il se dérobe.

Ces traces ressemblent aux « empreintes ou signatures thermiques » — laissées là par un passage ou un objet — chaleur et mouvances de souffle.

Je dépose un prompt dans la boite aux ex-votos chatiens (j'ai l'espoir que l'oracle accepte de me répondre !).

Je lui demande : « Parfois, lorsqu'un objet chaud était posé sur une table (une tasse de thé très chaud, par exemple), à l'instant où l'objet est soulevé, apparaît et disparaît aussitôt "un souffle de chaleur" au ras du plateau de cette table. C'est comme un mirage immédiatement dispersé... une "feuille de reflet d'eau", un peu comme une feuille bat au vent sur un arbre. »

L'Oracle répond : « Oui — ce que tu décris est très précisément réel, et ta description est étonnamment juste [Il veut que je prenne un abonnement]. Ce « souffle » n'est ni une illusion ni une vapeur : c'est la signature thermique en train de se défaire, visible au moment exact où elle cesse d'être contrainte.
C'est une couche limite thermique : chaude, instable, comprimée.
Quand tu soulèves la tasse, instantanément la contrainte disparaît, la couche d'air chaud se libère, elle se met à glisser, onduler, s'élever et se disperser. Mais avant de disparaître, elle passe par un état très bref où elle est encore cohérente, mais déjà mobile. C'est cet instant que tu vois.
Ça ressemble à un mirage, parce que ce que tu perçois n'est pas la chaleur elle-même, mais des variations d'indice de réfraction de l'air dues à des micro-gradients de température.
Exactement comme un mirage sur une route chaude, ou l'air qui « tremble » au-dessus d'un feu. La lumière se plie légèrement, créant des ondulations, des frémissements, une surface qui semble « battre ».
Pour le dire en une phrase, ce que tu vois, c'est : la dernière cohérence d'un champ thermique, rendue visible au moment précis où il se dissout dans l'air ambiant. »

Voici donc mon creuset à errances douces pour ce matin :

La lumière se plie
Très légèrement
En la dernière cohérence d'une chaleur
À l'instant où, extasiée,
Celle-ci quitte sa propre forme...

Recommençons à filer les maladresses verbales de mes devinements, si vous voulez bien.

Les rues de Paris aux aurores ou presque, légèrement scintillantes des eaux abandonnées là par les balayeuses publiques — Eaux d'en haut, Eaux d'en bas — sont l'image de cette rosée d'être ou de non-être, d'extases en transcendance ou en immanence — in-stase ! —, qu'un détour administratif aura trouvé le moyen de faire apparaître auprès de nous plus sensiblement.

Et que penser des rues de l'Inde ou de l'Afrique, surchargées de mondes... Là, les vannes sont grandes ouvertes et vives. La merveille se déverse et fait flots dans notre réalité.

Quelque chose est perceptible nettement — pas visible, non, pas audible à proprement parler, mais que nous ressentons — quelque chose où notre essence humaine d'être Étrangers au monde se manifeste malgré la pesanteur carcérale de celui-ci, comme en sa transversale.

Nous ressemblons alors un peu à ces signatures de chaleur en feuilles discrètement épanouies : quelque chose de nous rompt sa forme de monde, et un battement de paupières d'infini se laisse parfois deviner.

Où nous situons-nous réellement ?

Nous arpentons les textures énergétiques de la réalité, cherchons à tâtons quelque chose de l'invisible présent.

Nous connaissons par le fait d'en deviner les intensités discrètes et vivaces.

Nous sommes les praticiens spontanés, mais encore trop peu attentifs, d'une épistémologie furtive. Sans méthodologie, armés seulement de notre cœur, de notre chaos — et de notre mémoire de l'infini.



Habiletés de textures et capteurs sans captivité


Statambule 1

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Texture : « La façon dont les éléments d'un ensemble sont organisés et perçus à une échelle fine. Manière des entrelacs. Liaison de ce qui est tissé. »

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Transil

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Chacun vaque à sa puissance et affirme : « Voici la Vérité » — pliée dans notre poche, comme les longues feuilles du cadastre de la prison.

Nous vociférons notre orgueil blessé d'être si peu, dans l'ombre ou le néant d'une vérité si grande. Nous ne savons pas mieux que chuter en pleurs.

Peu importe aux humains finalement, tant qu'ils peuvent emporter les autres à l'intérieur de leur détresse.

Mais je passe mes mains dans l'invisible, sur d'autres textures au-dehors.

Aveugle, j'y détecte des sortes d'eaux-fortes, des aspérités et des striures ; ces chaleurs qui se brisent comme on s'épanouit soudain ; des appels crevassés et tonitruants selon leur propre mode ; des donations sans donné, des éclosions sans éclos : inachevables !

Ces éclosions continuées, sans prise ni police, ces épanouissements de toujours, nous les apercevons comme du bout des lèvres, lorsque nous essayons de boire l'infini

— le boire de l'intérieur de lui-même.

Des mains au bout des lèvres dans l'invisible...


Divagambule

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Voici une proposition pour les chercheurs en sciences humaines, très diplômés et infaillibles.

Puisque la science traite du visible

...et que l'humain est invisible...

il y a une idée que j'aimerais leur soumettre.

Les défauts sont partout les mêmes. Peu importe dans quelles directions de la boussole nous tournons : les êtres humains semblent être leurs propres Overlords; partout, ils sont une nuit noire à eux-mêmes.

L'universel semble avoir mauvais fond. Considérons alors nos qualités comme des traits distinctifs. Peut-être devrions-nous cartographier les particularismes et leurs densités à travers ces qualités elles-mêmes ?

Pourrions-nous, par exemple, caractériser les populations en fonction de leur aptitude à la joie ?

Quels types de disponibilité à la joie, selon quels types d'intensité et quels modes d'expression, pour une population donnée ?

Nous aurions là, sans doute, une cartographie intéressante, mieux qu'un ciel étoilé.

Cette typologie des disponibilités ne concernerait pas les identités « en dur », mais répertorierait des propositions d'éclosions. Quelles éclosions ?

Celles de la joie humaine réelle et habitable, dont nous ne savons rien encore, mais qui pourraient ainsi se révéler.

Car notre joie, nous ne l'avons jamais abordée que par traces et éclats, scintillements en bordure — simples battements de paupières dans le visible. Mais qu'est-elle véritablement ? Que peut-elle ?

L'étude, menée sur fonds publics (pour éviter au contribuable de se réjouir trop vite et ainsi prendre le risque de fausser les données), serait peut-être performative. Pourquoi pas ? Créant une propagation involontaire des joies, les chercheurs essaimeraient de par le monde, sans le savoir, les manifestations directes de leur objet d'étude. Abstracts hilares. Referees ensoleillés.

À supposer que les joies soient globalement autre chose que des effets de cruauté...

Quels capteurs secrets, illégitimes sans doute, dressent en nous d'autres cartes ?

Sont-elles celles de continents de l'univers à l'intérieur du monde ?
(Ici, l'univers passe inaperçu, puisque nous confondons le visible et le voile du monde et prenons les yeux pour la conscience.)

Sommes-nous tous des cartographes des incandescences de ce qu'il faut bien, dans ce cas, nommer l'invisible ?

De nouvelles cartes... Segments des échos.

Les routes en sont-elles des remémorations ?
Des tourbillons de lignes de temps ?

De simples bricolages pour respirer un peu nous suffiraient sans doute...

Nos capteurs sans captivité dessinent-ils les contours de quelque chose ?

Si oui, de quoi donc ?

Ceux de fragments du Feu cosmique encore presque intacts parmi nous ?
Ceux de quelques points chauds, qui nous semblent conférer de la valeur à l'existence ?

Ou bien projettent-ils seulement de nouvelles ombres sur l'Abîme ?

Que sont ces capteurs ?

Voici des femmes

et leurs corps dénudés.

La matière est désormais subjectivité sensible rayonnante,

Matière grossière et crue qui ne parvient plus à être une matérialité.

Nos distances par rapport au visible entrent en résonance, ou en crise :

Nos prismes à mille côtés pivotent, et se nient, ou se rétractent en deçà d'eux-mêmes.

Début de la séance improvisée. Chaque instant pulse et bat ses franchissements de seuils entre le visible et l'invisible, oscillants, souvent de manière très soudaine — débords, formes de l'intangible à fond perdu, nous buvons :

Franchissements des seuils du matériel transfiguré dans le personnel et dans la perte — la chair vibrante, pulsée de non-matière résolument, insiste, fait pression, volumétrie et densité de masses ;

Seuils de l'obscène et de l'indicible ; le Voile se déchire à l'intérieur du Voile. Il se recrache, et se brise sur lui-même ou se réclame lui-même en s'effaçant ;

Profondeur cosmique du toucher — et son rejet immédiat dans les barrières de la simple présence ;

Continents de l'invisible dans le manifeste : l'impudeur se montre comme invisibilité — rivières souterraines, vibrances karstiques d'un sur-monde qui s'absente.

Ici, le visible et le Divin plongent l'un en l'autre, suivant des échos asymétriques — nous sommes pris dans les franchissements immobiles de nos saillances sans fond et plions la manifestation sur elle-même.

Dans la sexualité, la nature ne parvient plus à être matière ; et souvent hurle sa demande de n'être enfin plus que cela.

Nous diffractons en canopée.

Nous cartographions des échos.

Voici une musique.

Ses voix, ses percussions et ses pianos résonnent comme des millénaires en arrière de tout, steppes selon steppes, cœur éperdu au gré des courants à rebours de soi.

Ce petit soi qui écoute et devine à nouveau quelque chose de sa propre maison inconnue, qui n'est pas de ce monde — et pas du visible, pas de la culture, pas de la quête de l'encyclopéie et d'aucune norme.

La masse sonore bat ses outre-souffle en strates, se gonfle en cristaux et se reprojette comme pluie de chaleurs scintillantes et comme teintes, dresse ses haubans, et vibre, elle, immensément en un chant que je ne parviens pas à situer mais dont il me semble que je me souviens.

C'est comme si les musiciens avaient laissé se réverbérer là un reflet d'eau depuis l'autre côté du Voile.

« Cette musique n'est pas importante », me dit-on. « Elle n'est pas bien cadrée ».

Peu importe. Il lui suffira d'être essentielle.

« Une musique pour les aveugles » et pour les muets.

Pour ceux du Vivant premier.


Statambule 2

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Nous gravitons dans la condition humaine, c'est-à-dire que nous devinons bien qu'il y a un mystère à élucider, plus réel que « le monde » mais moins insistant que lui dans le visible. Car ce que nous appelons spontanément « monde » ou « réalité » tient aux visibilités physiques, culturelles, institutionnelles, comportementales, etc.

Le regard physique nous semble, à tort, être l'image même de la conscience.

L'œil serait l'esprit — ultimement — et le réel serait profondément lié à « la présence » entendue comme « ce qui se voit » ou « ce qui se donne à voir et qui peut être désigné du doigt ». Nos philosophies font de même. Le schéma de « la conscience intentionnelle » est directement hérité de l'ancienne croyance en « un œil qui éclaire la réalité ».

Nous serions ainsi condamnés à vivre dans le passage étroit qui nous est laissé entre la visibilité et les institutions, la présentation et les normes culturelles, la matérialité et les discours, etc.

Les textures, fort heureusement, sont faites pour les aveugles et leurs épistémologies furtives, spontanément invisibles !


Exambule

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Nous aimerions frapper doucement un fil de la réalité, dans l'espoir qu'il résonne au loin — en toute direction — par la texture de ses entrelacs.

Nous cherchons dans l'indicible avec des mots ;

Fouillons à l'intérieur d'une immensité de l'invisible à l'aide des présences et des méthodes de la matière.

Nous nous écholocalisons en silence, ou bégayons à voix serrée.

ēkhō::phénoménalité____`’ ;

Textilité intangible du mieux-que-monde.

Je guette un reste d'espoir dans l'insituable contre le néant humain.

J'ignore pourquoi cette image insiste : je me vois pincer ce fil agenouillé au bord de l'océan, seul, un peu avant l'aurore.

J'y jetterai plutôt comme d'habitude une bouteille contenant un message, en hurlant de ne pas y toucher.

7-12 février 2026